« On paie l’obsession sécuritaire par des dizaines de suicides par an »

Publié dans la presse le 18 août 2009.

Gériatre et médecin humanitaire, le docteur Louis Albrand avait boycotté, le 2 avril, la remise de son rapport sur la prévention du suicide en prison à Rachida Dati, alors garde des sceaux, estimant qu’il avait été édulcoré par l’administration pénitentiaire. Il a annoncé, lundi 17 août, la création, sous l’égide d’Albin Chalandon, ancien ministre de la justice dont il fut conseiller technique, la création d’un groupe de travail œuvrant sur le même sujet.

Michèle Alliot-Marie entend s’inspirer de vos recommandations. Etes-vous satisfait ?

Louis Albrand : Il y a eu 92 morts par suicide en prison depuis le 1er janvier 2009 [Chiffre de l’association Ban public]. Pourquoi a-t-on attendu pour sauver ces dizaines de vie ? J’avais déjà rendu fin décembre 2008 à Madame Dati, un pré-rapport contenant ces recommandations, or, je me suis aperçu au printemps que l’administration pénitentiaire – dont 20 des 40 membres de la commission étaient issus -, n’avait rien fait, et qu’on avait déjà 30 suicides.

A quoi attribuer cette inertie ?

L’administration pénitentiaire a la culture du secret et se prévaut d’une éthique et d’un savoir faire. L’Espagne comme l’Italie ont quatre fois moins de suicides en prison que la France, qui est dans ce domaine la plus mauvaise élève de l’Europe, car même nos prisons modernes sont déshumanisées au profit de l’électronique. La France pratique une politique pénale rigide, sans l’assortir des mesures de réinsertion et de réhabilitation indispensables, ce qui explique qu’elle ait le taux de récidive le plus élevé d’Europe : 60%.

Il faut créer des postes, remettre des hommes et du liant dans les relations en prison. La prison doit devenir transparente car elle est une institution de la République. Elle doit s’ouvrir aux associations, aux églises, aux journalistes. Il faut la sortir de cette culture punitive selon laquelle un détenu doit en baver.

Quelles sont les principales causes de suicide en détention ?

D’abord, la surpopulation. On peut être jusqu’à huit personnes dans une cellule prévue pour deux, où l’un défèque sans pouvoir s’isoler tandis que les autres mangent. Il y a aussi la maladie mentale. 25% des détenus sont des psychotiques graves, – soit environ 15 000 personnes – qui devraient se trouver en hôpital psychiatrique. En prison, ils sont privés des soins nécessaires à cause du manque de psychiatres, et l’on attend qu’ils aient attenté plusieurs fois à leur vie avant de procéder à des placements d’office. On paie l’obsession sécuritaire par des dizaines de suicides par an. Il faut réhumaniser la prison, mettre le détenu dans une condition d’espoir: celle de retrouver une vie en sortant et de garder sa dignité en détention.

Comment y parvenir ?

En restaurant le détenu dans sa dimension d’acteur de sa propre vie. Il faut repenser tout le cours de la détention de sorte que la condition se rapproche au plus près de la vie en dehors des murs avec notamment des formations. Il faut aussi identifier et aider les détenus les plus fragiles. Leur permettre de verbaliser leur mal-être car c’est le choc carcéral qui provoque le plus de suicides, et cela dans les trois premiers mois de détention.

J’avais, par exemple, préconisé un entretien avec un psychiatre et la possibilité de contacts téléphoniques entre le détenu et son avocat comme avec sa famille dès les premiers jours de détention, ainsi qu’un accès au parloir plus rapide. On doit aussi s’attaquer à la honte française du « mitard » dont j’avais demandé qu’on réduise la durée de 45 à 25 jours quand l’Europe en recommande 20.

Le personnel pénitentiaire est-il préparé à ces changements ?

Il est composé de gens souvent formidables, mais les trois quarts des gardiens de prison n’ont aucune formation dans le domaine psychologique. Il faut un recrutement mettant l’accent sur la qualité humaine, puis assurer une formation. Un gardien ne doit plus tutoyer un détenu.

Quant au personnel soignant des prisons, il doit cesser d’ignorer les agents pénitentiaires au prétexte du secret médical. Ces deux catégories de personnel doivent nouer un dialogue pour détecter conjointement les signes avant coureurs du suicide. Le ministère de la Santé a également une responsabilité à exercer en matière de politique pénitentiaire.

Or, Madame Bachelot nous parle beaucoup de la grippe A qui a causé deux décès en France, mais pas des 92 suicides en prison cette année. Mais la prison, c’est environ 60 000 personnes qui souvent ne votent pas et n’ont donc que peu de poids.

Vous venez d’annoncer la création d’un groupe de travail sur le sujet avec Albin Chalandon…

Avec Rachida Dati, on a perdu deux ans. Si le ministre n’avance pas, la société civile doit intervenir. En disant dans son discours de Versailles que “l’état de nos prisons est une honte pour la République “, Nicolas Sarkozy a donné une feuille de route à tout citoyen responsable. Ce groupe, dont la composition – anciens ministres, hauts fonctionnaires, magistrats, personnel pénitentiaire, médecins, anciens détenus, journalistes, écrivains – sera donnée début septembre, va observer la politique de Michèle Alliot-Marie d’un œil critique. De ces réunions ressortiront des propositions dès la fin octobre. Il ne s’agit pas de polémiquer mais de trouver des solutions, notamment financières, pour la construction de prisons plus petites et plus humaines en faisant appel à des capitaux privés.

Retrouvez l’article de Patricia Jolly dans Le Monde

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