La prison, mode d’emploi

Paru dans la presse le 12 février 2009.

\ »La prison mode d\’emploi\ »

Yohann est arrivé en famille, avec sa compagne, sa mère, sa soeur, un couple d’amis. Pour la première fois de sa vie, il va en prison. Le voilà donc à l’écrou, la salle où finit sa liberté. Il y laisse ses papiers et les 100 euros qui vont garnir son compte de prisonnier. On prend ses empreintes, lui pose les premières questions sur son statut pénal, ses problèmes médicaux. Un surveillant se munit de gants en plastique et le dirige vers un recoin fermé pour le fouiller. On lui propose une douche. Il échange le sac qu’il a emporté contre le paquetage de l’arrivant : deux couvertures, des draps, des sous-vêtements, un nécessaire de toilette et un petit livret : Je suis en prison. Ses affaires lui seront restituées, une fois fouillées (pas de vêtements à capuche, de blousons en cuir). Il se fait tirer le portrait et reçoit sa carte de la maison d’arrêt de Douai, avec sa photo, son nom et son numéro d’écrou. C’est sa nouvelle identité de prisonnier.

La plupart arrivent entre deux gendarmes, en sortant du tribunal. Johann s’est constitué prisonnier à la date fixée par le juge. Il a été condamné par défaut à dix mois d’emprisonnement en avril, pour violences volontaires, à la suite d’une bagarre. Chauffeur routier, il dit ne pas avoir été informé de l’audience du tribunal. En se rendant à la convocation du juge d’application des peines, le 17 octobre 2008, il pensait qu’il aurait un aménagement de peine ou un bracelet électronique, comme il a déjà eu pendant six mois. Mais il est reparti avec dix-huit mois de prison. Aux dix mois pour violences volontaires se sont ajoutés quatre mois pour un vol et quatre mois de révocation de sursis pour conduite sans permis. « Dans mes fréquentations, il y en a qui ont été incarcérés. Je suis le seul jeune qui ne soit pas fier d’entrer en prison. Pour mes amis, pour mon fils, ce n’est pas bien. » Il a 22 ans, il vient tout juste d’avoir son premier enfant, né dix jours avant.

Johann sort du bureau des écrous pour rejoindre la détention. La porte ouvre sur un haut mur et un couloir en plein air qu’il faut traverser, avant que ne commence le bruit des serrures automatiques, des portes métalliques qui claquent. Il monte un escalier qui conduit au rond-point d’où partent les trois bâtiments de la prison. A Douai, prison centenaire en briques rouges, c’est un grand hall, traversé de grilles jaunes et bleues. Johann franchit ces portes à barreaux, sans rien dire. Ce n’est pas ce qu’il imaginait. Il est tétanisé. « Je savais que c’était pas l’hôtel, mais… » Il n’en dit pas plus. Il a peur.

Il va passer de huit à dix jours au quartier « arrivants », avant d’être affecté dans une autre cellule. Il est reçu par le lieutenant qui voit tous les nouveaux détenus. Il écoute patiemment, redit son histoire, répond qu’il n’a pas de tendances suicidaires. Le surveillant lui explique qu’il va partager sa cellule avec un autre jeune « qui est tranquille ». Avant de sortir, il risque une question : « Ici, ça se passe comme on voit à la télé ? » Le gradé le rassure, en plaisantant. « Je me fais trop de films avec ce qu’on voit. Je veux pas mourir ici ! »

Il traverse la coursive pour rejoindre sa cellule. Un surveillant tourne les clés pour ouvrir la porte. Un grand courant d’air s’engouffre dans la pièce. Les fenêtres sont restées ouvertes. Il fait froid dans cette cellule spartiate, avec ses lits superposés, son coin WC, séparé par un simple rideau de douche. Johann va passer sa première nuit en prison.

Les nouveaux détenus sont généralement placés par deux. C’est un choix délibéré pour éviter les tentatives de suicide. Le lieutenant pose toujours la question du suicide aux nouveaux arrivants. Ils répondent non, le plus souvent. Un détenu de la prison de Douai est toutefois passé à l’acte le 13 janvier, une semaine après son arrivée. Mais le lieutenant est inquiet pour un détenu condamné pour viol, loin de sa famille. Il lui recommande de ne surtout pas dire la raison de sa condamnation et le place avec un détenu qui a déjà purgé une peine de six ans. Arrive un autre « primaire » – c’est ainsi que les surveillants désignent ceux qui viennent pour la première fois -, jeune, avec des tatouages sur les phalanges qui représentent des os. « J’ai masqué une partie de mes tatouages, quand j’ai voulu entrer dans la Légion », explique-t-il. « Des tatouages néonazis ? », demande le lieutenant. Il opine. « Je ne te mettrai pas en cellule avec un musulman pratiquant. »

La maison d’arrêt de Douai est un site pilote. Son quartier « arrivants » a bénéficié d’un label de « qualité », certifié par l’Association française de normalisation (Afnor). C’est l’une des fiertés de l’administration pénitentiaire, plus facilement accessible aux journalistes. Douai met en place une partie des règles pénitentiaires européennes : création d’un quartier pour les courtes peines, séparation entre prévenus et condamnés, et accès au téléphone (vingt minutes par mois). C’est une prison surpeuplée, avec 610 détenus pour 386 places. « Malgré tout, les détenus sont accueillis dans des conditions décentes et humaines. Il n’y a pas de matelas par terre », assure le directeur, Alain Cacheux. Le bâtiment résonne de bruits de perceuses. Des interphones sont installés dans les cellules pour améliorer la sécurité des détenus. Et il n’y a toujours pas d’eau chaude dans celles-ci. « C’est prévu, mais c’est un gros chantier », explique M. Cacheux. Pour l’instant, c’est eau froide et règles pénitentiaires européennes. L’installation de toilettes cloisonnées n’est pas prévue.

Le directeur fait deux réunions par semaine avec des groupes d’arrivants pour expliquer sa philosophie : « Décider le plus justement possible d’une affectation qui corresponde à votre personnalité. Essayer de créer un tandem qui réussisse à s’entendre plutôt que de se foutre sur la gueule. » Les détenus arrivants voient une psychologue, un conseiller d’insertion et de probation, un médecin ou une infirmière, et les surveillants. Le lieutenant jauge les détenus, et voit comment il peut les affecter, en fonction de maigres renseignements, de questions ciblées, de beaucoup d’intuition et des places disponibles. Il crée des « doublettes ». 60 % sont reconstituées dans les autres cellules après le passage en quartier « arrivants ».

Tous les mardis, le directeur réunit une commission pluridisciplinaire pour affecter les détenus. Le chef de détention et les gradés de chacun des trois bâtiments de la prison discutent avec une psychologue, une infirmière, la responsable des services pénitentiaires d’insertion et de probation, les responsables de l’éducation nationale, de la formation et du travail. « On étudie chaque individu. On ne se contente pas de les mettre là où il y a de la place », explique Alain Cacheux.

La psychologue ou l’infirmière alertent sur des cas difficiles. Vient la situation de C., « un détenu qu’il faut avoir à l’oeil », explique le chef de détention. La psychologue intervient : « Il demande à être seul. Il ne supporte pas d’être avec un codétenu, car il a eu un pendu dans sa cellule, en 1994. » On lui trouve une place au rez-de-chaussée, mais les surveillants objectent : on ne le verrait pas du mirador. « Vous avez quelque chose de visible ? », demande le directeur. Une cellule du 3e étage fera l’affaire.

Un autre détenu revient en prison deux mois après son départ. Cela arrive régulièrement. Le lieutenant note seulement qu’il insiste pour reprendre son activité de jardinage. La conseillère d’insertion et de probation s’inquiète, signale qu’il a peur de ne pas tenir le coup, même si c’est sa quatrième incarcération. L’infirmière insiste. « Je ne voyais pas ce détenu comme ça », reconnaît le lieutenant. Il est placé avec un prisonnier du même âge. Mais n’aura pas sa place en jardinage. L’activité a subi la concurrence des rats qui envahissaient les pelouses. Les fenêtres ont été grillagées, pour éviter les jets d’ordures, obscurcissant les cellules. La dératisation est passée, mais le produit est trop toxique pour permettre de reprendre le jardinage.

La prison propose des formations en électricité et bâtiment. Le stage de préparation à la sortie a été supprimé, faute de crédits régionaux. Pour le travail, la prison doit faire avec la crise. Elle dispose de 1 500 m2 d’ateliers. De quoi occuper 200 détenus au façonnage et au conditionnement. Mais, pour l’instant, il n’y en a qu’une soixantaine qui travaillent régulièrement, faute de commandes. La commission discute d’un incident dans l’atelier. Deux détenus ont refusé de travailler pour protester contre leur faible rémunération. Le directeur reconnaît que le tarif proposé par la société privée qui fournit le travail était trop bas : 2,50 euros de l’heure, alors que le minimum conseillé par l’administration pénitentiaire est de 3,87 euros. Le directeur s’en est plaint. Le travail est parti à la prison de Béthune. La « délocalisation » frappe aussi au sein des prisons.

Johann voudrait travailler. Il a peur que ses 100 euros fondent vite. « J’ai regardé le catalogue des produits à cantiner, mais c’est plus cher que dehors. Une bouteille d’Oasis, c’est 4 euros ! » Sa première nuit s’est bien passée, mais il a peu dormi. A cause des soucis et du bruit la nuit, des coups contre les portes qui résonnent. Il a vu une conseillère d’insertion et de probation, qui lui a expliqué qu’il pourrait faire une demande de bracelet électronique, dans trois mois. Il essaie de se faire à cette vie carcérale. « Je suis allé en promenade. On est comme des chiens, dans une cage, autour d’un grand mur. » Il doit attendre une journée pour avoir le droit de se doucher. « Dans la cellule, on peut pas se laver, c’est que de l’eau froide. »

Alain Salles.

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