Prison : quelles solutions pour ne pas replonger ?

Publié dans la presse le 26 janvier 2009.

\ »Prison: quelles solutions pour ne pas replonger?\ »

Dans l'atelier de l'association FCP à Marquettes, de jeunes ex-détenus apprenent un métier au cours d'une formation de cinq mois.

Dans l'atelier de l'association FCP à Marquettes, de jeunes ex-détenus apprenent un métier au cours d'une formation de cinq mois.

Sous-diplômée, souvent en rupture familiale, la population carcérale est aussi la plus inapte à la vie en société. Aux carences de l’État répond l’engagement d’associations décidées à se battre pour les ex-détenus.

En prison, tout le monde ne rêve que d’une chose : la libération. Mais cesser de vivre enfermé n’est pas une fin en soi. Une fois passées les portes du centre de détention, les soucis financiers, les mauvaises fréquentations, l’absence de diplôme, tout vous rattrape. « Les quinze jours qui suivent la sortie, c’est la période clé, le moment de tous les dangers », estime Patrick Veteau, directeur de l’Atre, un centre d’hébergement spécialisé dans les problèmes de toxicomanie (lire en page 3).
L’exemple de Jonathan, 23 ans, en atteste. Sa mère est décédée et il vit depuis ses 16 ans de petits boulots et de petits trafics. Sorti de prison en mai 2007 sans travail, il se fait « serrer » en Belgique un mois plus tard pour une histoire de stupéfiants, et prend quatre mois ferme. « J’avais des TIG (travaux d’intérêt général, ndlr) à faire en France mais je ne pouvais pas puisque j’étais sous écrou, raconte-t-il. Quand je suis ressorti, il y avait une fiche de recherche à mon nom. Une semaine avant que j’ai pu m’expliquer avec le juge, les flics me sont tombés dessus et m’ont renvoyé en prison. » Nouvelle peine de trois mois avec de graves conséquences. « Tous mes sursis sont tombés. Je me suis retrouvé à signer des rallonges tous les trois mois, des affaires dont je ne me souvenais même plus », lance-t-il dépité. Après plus d’un an derrière les barreaux, Jonathan doit sortir le 6 février. Cette fois, il a eu la chance de croiser la route de Nathalie Gouilland, de la mission locale de Lille. Son métier : accompagner les jeunes détenus (18-25 ans) vers la réinsertion. « Ce n’est pas simple de parler de projets professionnels à des jeunes de 18 ans, explique-t-elle.

Mieux vaut pas non plus leur parler d’école : ils l’ont subie et ont été broyés pendant des années. » Et de l’autre côté, rares sont les entreprises ou les collectivités prêtes à embaucher des personnes dont le CV présente un « trou » suspect de plusieurs années.

« Allô, t’as pasun stagiaire ? »
Pour Jonathan, elle a trouvé une place dans un programme unique au nord de Paris : une formation de cinq mois réservée aux sortants de prisons alternant ateliers pratiques, stages, sorties pédagogiques…
Aujourd’hui, il a obtenu une permission de sortie pour se rendre à l’entretien avec les responsables de la formation. Ces derniers passent en revue son CV, sa situation familiale, sa motivation. La réponse est franche : « Moi, je veux un travail. Faut que je commence une vie normale. La prison, j’en peux plus, je pète les plombs. » « Tous les jeunes qu’on accompagne ont des histoires différentes. On ne cherche pas à les juger mais à dialoguer avec eux sur ce qu’ils veulent faire de leur vie », explique Mathieu Brandt, éducateur. Alors bien sûr il y a des ratages, mais aussi de belles sorties du tunnel. « Un mec qui a été embauché en juillet à la suite de la formation m’a appelé récemment en me disant : « Eh Nordine, j’ai besoin d’un stagiaire, tu peux faire quelque chose ? » J’étais scié », raconte un second éducateur avec satisfaction.
Autre question cruciale quand on sort de prison, le logement : on estime que 20 % des détenus sont SDF à leur sortie. Pour répondre à cela, Christine Boutin, ministre du Logement, a lancé une expérimentation dans sept départements : des logements sociaux « de transition » attribués pour trois mois par les préfets. « Le point important, c’est de permettre un atterrissage dans les meilleurs conditions possibles », estime Henri Peltier, directeur du centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) Martine Bernard. Lui rencontre les détenus avant leur sortie et peut leur proposer un emploi « tremplin » dans une entreprise d’artisanat gérée par l’asso.

Toujours des a priori
Mais ce genre de structures manque. « Beaucoup de CHRS ont peur d’accueillir des sortants de prison. Les a priori sont encore présents, même chez les travailleurs sociaux », juge Évelyne Boulanger, responsable de la Maison familiale Pierre Caron, un CHRS qui héberge deux femmes en provenance de la prison de Sequedin. Un public encore plus spécial. « Certaines accouchent en prison ou ont des enfants placés à la Ddass. Venir ici, c’est une garantie pour les services sociaux, ça évite l’éclatement familial ». Un métier où il ne faut jamais baisser les bras. « J’ai hébergé une ancienne prostituée toxicomane qui sortait de prison. Elle a replongé des tas de fois. Ce n’est qu’au bout de deux ans, quand je n’y croyais plus, qu’elle a fini par trouver un boulot et un homme bien. »

« La prison n’est pas la réponse à tout »

Dans l’esprit, la prison doit punir et dissuader la récidive. Le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) est en charge du second volet. Mais pour Bruno Watier, directeur des SPIP du Nord, il faut des mesures alternatives. Quel est le rôle du SPIP ? >> Le SPIP a été créé en 1999. C’est un service extérieur de l’administration pénitentiaire. Ses moyens viennent du ministère de la Justice. Nous disposons d’une antenne par tribunal de grande instance. Cela représente 180 agents. Comment se passe l’accompagnement d’un détenu ? >> Dans les 48 heures suivant son incarcération, il rencontre un conseiller du SPIP qui l’aide à gérer la situation immédiate et fait un premier point : emploi, perspectives, niveau d’études et éventuel d’illettrisme… Le conseiller est là pour limiter les effets désocialisants de la prison : il fait le lien avec la famille, oriente le détenu dans le fonctionnement de la prison. Un suivi peut ensuite démarrer pour préparer un aménagement de peine. Pour justifier un aménagement, il faut plus que l’envie de sortir, il faut un projet qui tienne la route : une formation, une promesse d’embauche… On organise régulièrement une journée de préparation à la sortie, pour ceux à qui il reste trois ou quatre mois de détention. Dehors, seuls ceux qui sont sous le coup d’une mesure judiciaire sont suivis. Pourquoi ? >> La mission du SPIP, c’est la lutte contre la récidive, pas l’accompagnement social. Les personnes qui ne sont plus condamnées n’ont pas d’obligation envers la justice et c’est normal. Pour les autres, en sursis, en mise à l’épreuve, il y a des rencontres régulières. On vérifie l’application des mesures judiciaires. On les aide à régler des problèmes personnels. Mais là, on passe le relais aux associations. Les plus démunis n’ont pas toujours accès aux aménagements de peine… >> C’est sûr que c’est plus facile d’obtenir un aménagement pour quelqu’un qui a déjà un travail, pas d’addiction… C’est pour cela que je suis favorable au bracelet électronique : le critère n’est plus la motivation ou le projet, mais la proximité de la sortie. C’est plus facile de préparer sa réinsertion lorsque l’on est déjà dehors. Face à la surpopulation carcérale et aux peines plancher, comment assumez-vous vos missions ? >> Avoir plus de détenus n’est évidemment pas facilitateur. Et avec la politique actuelle de construction d’établissements, les SPIP manquent de moyens. Si vous me mettez 10 travailleurs sociaux en plus par antenne, je les prends de suite ! Il y a 10 ou 20 ans, les liens entre milieu ouvert et fermé étaient moins solides. On atteint aujourd’hui 11 % d’aménagements de peine dans le Nord. Ce n’est pas rien. La prison, dénoncée comme « école du crime », ne remet-elle pas en cause toute tentative de lutte contre la récidive ? >> La prison n’est pas la réponse à tout. Le bracelet électronique, malgré ses défauts, est une solution. Il va falloir du temps pour proposer des alternatives. De là à dire que l’enfermement est remis en cause… Il ne faut pas oublier les impératifs budgétaires et le contexte de surpopulation qui sous-tendent cette réflexion. De toute façon, ma responsabilité porte sur les sorties, pas sur les entrées.

Pour se passer des paradis artificiels… et des ennuis réels

Parmi les détenus, on compte une proportion très élevée de toxicomanes. Un public qui nécessite un suivi lourd pour éviter la récidive. Une association lilloise unique en France fait ce relais entre la prison et les centres de soin. Malgré ses tremblements et son air mal assuré, Arnaud semble serein. Il est toxicomane depuis une quinzaine d’années mais cette fois, il veut décrocher « pour de bon ». Sa dépendance l’a conduit à faire « pas mal de conneries pour trouver de quoi se payer de la drogue ». Il est passé par la case prison, puis a enchaîné périodes de cure et rechutes. « Quand on essaye d’arrêter, ça plaît pas au dealer qui essaye de nous refiler du matos gratuit. C’est un monde sans pitié. Sans aide, c’est impossible de s’en sortir », explique-t-il. De l’aide, il en a trouvé ici : une petite maison rue Leuleu, à Lille, qui abrite les locaux de l’association l’Atre (Accueil temporaire pour la réinsertion). Fondée il y a treize ans par le Dr Evry Archer, responsable du service psychiatrie de la maison d’arrêt de Loos, l’association est spécialisée dans l’accueil des sortants de prisons ayant un problème d’addiction. Une structure unique en France qui comble un vide : peu de centres d’hébergement acceptent les toxicomanes, et l’entrée en centre de soins se fait rarement du jour au lendemain. Replonger dans les 15 jours « Il faut savoir que 90 % des toxicomanes en prison sont des récidivistes. Ce n’est pas étonnant lorsqu’on sait que beaucoup sortent de taule sans logement, sans travail et avec deux semaines de traitement de substitution dans les poches. S’ils n’ont pas de soutien, ils replongent dans les quinze jours. Et en prison, on ne soigne pas, on fait ce qu’on peut », affirme sans ménagement Patrick Veteau, le directeur de l’Atre qui a travaillé pendant huit ans comme psychologue à la maison d’arrêt de Loos. Pour entrer à l’Atre, le seul critère, c’est la volonté de « décrocher ». Les sortants sont accueillis pour un mois environ, le jour même de leur libération, dans un cadre convivial et rassurant. Les nouveaux venus doivent se conformer à des règles de vie en commun que des années d’isolement et d’assistanat tendent à faire oublier. Le réveil se fait à 8 h 30. Les matinées sont réservées à la distribution du traitement par l’infirmière et à la visite de l’assistante sociale. Car le retour à la société signifie aussi tout un tas de démarches administratives : refaire une carte d’identité, ouvrir un compte bancaire, déclencher la CMU… Les tâches quotidiennes sont partagées entre les résidants. « Ils font les courses et préparent le repas à tour de rôle. Ça leur réapprend à gérer un budget », explique Mohamed Berchiche, un des éducateurs. Les après-midi sont consacrés à des activités culturelles ou sportives. « On ne leur impose rien, c’est à eux de nous dire ce qu’ils veulent faire », précise l’éducateur. Avec dix places pour onze salariés, le dispositif est lourd mais les résultats sont là : 70 % des personnes qui passent par l’Atre sont toujours dans un dispositif de soin après six mois. « Ici, t’es pas jugé et tu retrouve un peu de fierté. C’est vraiment bien qu’il y ait des gens comme eux », déclare Arnaud en désignant Mohamed avec sympathie. Dommage qu’ils soient si peu nombreux. N.C.

ÉCLAIRAGE

L’Observatoire international des prisons plaide pour « une politique d’inclusion » « Le constat est partagé par tous : la prison est, par nature, un passage désocialisant qui aggrave, ou crée, les situations de précarité. » C’est le constat que dresse Anne Chereul, porte-parole de l’OIP dans le Nord – Pas-de-Calais, qui juge que « c’est pour cette raison que la prison doit rester l’ultime recours et que les peines alternatives doivent lui être préférées. Il faut, au maximum, avoir recours à des sanctions qui soient exécutées au sein de la communauté ». La porte parole de l’OIP ne verse cependant pas dans l’angélisme béat. « La préparation de la sortie doit être une priorité. La mission fondamentale de la prison doit être la réinsertion. Aujourd’hui, pour nombre de détenus, ce n’est qu’un mot » , estime-t-elle. Quant à l’objectif même des dispositifs d’insertion ou de réinsertion, Anne Chereul estime qu’il faut en « changer la conception : il faut une politique d’inclusion plutôt que d’exclusion. Les travailleurs sociaux sont soumis à des objectifs de non récidive. C’est certes plus facile à mesurer, mais l’insertion dépasse largement ce seul cadre ». M.M.

NICOLAS CAMIER > nicolas.camier@nordeclair.fr

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