« Meurtre en cellule »

Publié dans la presse le 19 septembre 2008.

« Meutre en cellule »

« Le 2 juin, Idir Touati grille un feu rouge dans la nuit, mais s’arrête aussitôt en voyant une voiture de police. Il fait marche arrière pour se replacer derrière le feu. Trop tard. Les policiers le contrôlent. Il déclare avoir bu six ou sept bières chez des amis. Pas de permis, pas d’assurance et 0,56 mg d’alcool, légèrement au-dessus du seuil de 0,4 mg autorisé par la loi. Mais il a été condamné à quatre mois de prison ferme un mois plus tôt pour les mêmes faits. Il est embarqué et jugé deux jours plus tard en comparution immédiate : un an de prison ferme, avec mandat de dépôt. C’est lourd pour un délit routier. Il fait appel. La procédure devait être examinée, mercredi 17 septembre. L’audience a été annulée. C’était le jour de son enterrement. Idir Touati s’est fait égorger par son codétenu, mercredi 10 septembre, dans une cellule de la maison d’arrêt Bonne-Nouvelle de Rouen.

Vers 23 h 30, une surveillante voit un homme étendu par terre lors de sa ronde, Elle prévient le « piquet » de l’étage, l’agent disponible pour toute intervention, qui prévient le gradé, détenteur des clés pendant la nuit. Quelques minutes plus tard, la porte est ouverte et les gardiens voient le corps sans vie d’Idir Touati. « Il y avait du sang sur le lit, au sol, sur la porte », raconte un surveillant. Le codétenu, Sofiane Toumi, « était assez calme, il est sorti sans protester ». Lors d’un premier interrogatoire, il reconnaît avoir porté les coups au cours d’une bagarre, parce qu’Idir l’avait accusé de lui avoir volé sa montre. Un miroir serait tombé et ils se seraient battus avec ces bouts de miroir.

Sofiane Toumi n’a pas de traces de coupures. On trouve dans ses poches des morceaux de miroir. Dans une poche d’Idir Touati, on découvre, lors de l’autopsie, une courte lettre, tachée de sang, qu’il comptait sans doute remettre au responsable de son étage : « Pour le nouveau, chef, il faut vraiment que je change de cellule. Il est vraiment bizard. Il parle que de couteau. Il répète toujours qu’il n’a rien à perdre. Il bloque sur moi avec un regard qui inspire pas confiance. »

Dans la poubelle de la cellule, on trouve une autre lettre chiffonnée, dans laquelle il demande à être changé de cellule, car son codétenu est trop jeune pour lui. Cette lettre n’est pas non plus arrivée jusqu’à l’administration pénitentiaire.

Ce crime intervient dix-huit mois après l’affaire du cannibale : la mort de Thierry Baudry, tué par son codétenu Nicolas Cocaigne, dans la même prison de Rouen. Après l’avoir tué, Cocaigne avait commencé à manger son coeur. L’avocat Etienne Noël, qui s’apprête à déposer un recours contre l’administration pénitentiaire pour la famille de Thierry Baudry, a fait condamner à plusieurs reprises la prison de Rouen. Il dénonce « l’absence de prise de conscience de l’administration pénitentiaire. Le juge administratif peut dire ce qu’il veut, le ministère de la justice n’en tient pas compte ».

Comment deux détenus au profil pénal aussi différent ont-ils pu se trouver dans la même cellule ? Idir a 26 ans. Il a une dizaine de mentions à son casier judiciaire, la moitié pour conduite sous l’empire de l’alcool. Début 2007, il enchaîne trois condamnations : trois mois pour délit routier, deux mois pour violence sur son ancienne compagne, un mois pour recel. Petite délinquance, gros problèmes d’alcool. Il participait aux séances des Alcooliques anonymes dans la prison.

Sofiane Toumi n’a pas de casier judiciaire. Il a 20 ans, et il est mis en examen pour meurtre. En revenant d’un match de football, en février, il se dispute avec un de ses amis, parce qu’il « a commencé à m’insulter de bâtard ». Dans le même interrogatoire, il reconnaît lui avoir donné « 4 coups de couteau au niveau de la gorge ». L’autopsie révèle qu’il a porté plus de 50 coups de couteau. Son avocat, Philippe Lescène, demande une expertise psychiatrique, qui est réalisée le 16 juillet. Le 18, l’expert conclut que Sofiane Toumi ne souffre pas de problèmes psychiatriques et contrôle ses pulsions. « Cette mort aurait pu être évitée, explique Philippe Lescène. Il a fallu un deuxième mort pour qu’on décide d’une hospitalisation d’office. » Une nouvelle expertise diagnostique cette fois « un trouble mental nécessitant des soins immédiats, assortis d’une surveillance constante ». Sofiane Toumi est à l’hôpital psychiatrique de Villejuif (Val-de-Marne).

A son arrivée à Rouen, il partageait sa cellule avec deux autres détenus. Il s’est battu. Il lui arrivait de rester nu devant eux. Il est alors placé seul en cellule, un privilège dans les maisons d’arrêt surpeuplées. Il y a 750 détenus à Rouen pour 650 places dans 400 cellules. Le 9 juillet, il passe en commission de discipline, pour avoir donné des coups à la gorge et au visage d’un autre détenu avec une pointe de stylo pendant la promenade. Placé à l’isolement, il effectue plusieurs tentatives de suicide et pratique des automutilations. L’une d’elles nécessite des points de suture.

« Après l’affaire Cocaigne, nous avons mis en place un comité de suivi hebdomadaire avec des médecins, des psychiatres, des surveillants, des travailleurs sociaux qui évoquent le cas des détenus avec un risque suicidaire ou un potentiel d’agressivité, explique le directeur de l’établissement, Stéphane Gely, qui n’était pas en fonction lors de ce premier meurtre. Si un certificat médical m’indique que l’état de santé d’un détenu est incompatible avec une mesure d’isolement, je le sors. Nous cherchons un détenu qui peut en accueillir un autre, en fonction de son profil, de son âge, de son équilibre mental, de son statut de prévenu ou de condamné. »

Cette commission décide, à la demande des médecins et des travailleurs sociaux, de sortir Sofiane Toumi de l’isolement le 4 septembre. Le lendemain, un médecin adresse un certificat stipulant : « M. Toumi ne doit pas être seul en cellule. » Il y reste quelques jours, « le temps de rechercher un cocellulaire approprié (problème de nudité) », précise le directeur de la prison dans son rapport après le meurtre. Le registre où sont inscrits les principaux événements et incidents de la prison mentionne, le 9 septembre, une « tentative de pendaison » de Sofiane Toumi. Quelques lignes plus bas est transcrite une autre annotation : « Vu Touati pour que Toumi soit en cellule avec lui. Est prévenu que détenu est fragile. Touati OK pour changement. »

Sofiane Toumi n’est pas seulement fragile. Personne ne semble en prévenir Idir Touati. « C’est une hypocrisie totale, dénonce Etienne Noël, également responsable de l’Observatoire international des prisons (OIP) en Normandie. Le détenu n’est pas au courant du dossier pénal de la personne qui va partager sa cellule et craint des problèmes disciplinaires s’il refuse. »

Idir Touati a dû se sentir tout petit. Le lendemain, il voit sa compagne au parloir. « Il m’a dit qu’il avait pas dormi sur ses deux oreilles, parce qu’il savait ce que le nouveau détenu avait fait », raconte Laetitia Pouliquen, qui se souvient de cette remarque : « Ils me mettent qu’avec des fous. » Il était tendu, énervé. Cette jeune femme de 21 ans veut se battre. Elle s’est constituée partie civile, avec la mère d’Idir. Ils devaient se marier, avaient des projets. Elle montre les pages de son agenda uniquement remplies par les heures de ses trois parloirs hebdomadaires.

Depuis le meurtre, on ne parle que de ça au parloir. Laetitia Pouliquen cite le témoignage d’une de ses amies, femme de détenu, qui lui rapporte les rumeurs de la prison : Idir aurait dit en promenade qu’il était avec quelqu’un de bizarre, que tout le monde avait peur de Toumi, qu’on lui avait dit de ne pas rester avec lui, qu’il aurait demandé de l’aide, que les détenus auraient cogné sur les portes, mais que les surveillants n’avaient pas bougé. « Les détenus peuvent faire passer des messages. Les portes des cellules sont ouvertes plusieurs fois par jour. Un détenu peut à tout moment refuser de réintégrer une cellule », explique le directeur. « Si un détenu nécessite une surveillance, que l’administration pénitentiaire le fasse elle-même mais qu’elle ne confie pas cette tâche à un autre détenu », s’insurge l’avocat de Laetitia Pouliquen, Fabien Picchiottino.

« Si chaque détenu avait sa cellule, cela faciliterait la vie des détenus comme celle du personnel », explique Didier Caudry, élu CGT. Les représentants de FO et de l’UFAP-UNSA tiennent le même discours. Mais, pour le procureur général de Rouen, Philippe Ingall-Montagnier, « ce n’est pas un drame de la surpopulation carcérale. Cela met en évidence les difficultés de gérer des personnes souffrant de troubles psychiatriques, et rend urgent la création d’établissements adaptés ». En 2007, le nombre de traitements distribués par l’équipe psychiatrique a doublé à Rouen, passant de 6 685 à 12 773.

A Rouen, la situation reste tendue. Les agressions sur le personnel sont passées de 28 à 38 en 2007 et les violences entre détenus de 131 à 134. Il y a eu 4 suicides et 15 tentatives par pendaison. Plusieurs agressions de personnel ont eu lieu depuis l’été. Jeudi 11 septembre, le lendemain du meurtre, un détenu a failli mourir par pendaison ».

Alain Salles

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